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RAPHAËL MONTICELLI

2004 - Guetteur de ce qui nous doue de lointain
© Raphaël Monticelli , Alain Freixe
Publication en ligne : 10 novembre 2004
Artiste(s) : Alocco

Cet entretien est paru dans le numéro spécial de la revue Nu(e) consacré à Marcel Alocco.

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Une poétique à l’œuvre

Alain Freixe
Oui, l’œuvre d’Alocco relève de ce qu’umberto Eco appelait en 1965 une « poétique de l’œuvre ouverte ». Non seulement parce qu’elle s’offre à la diversité des lectures et des interprétations mais aussi et surtout parce que ses horizons sont toujours ouverts, disponibles aux re-prises, re-lèves. Peut-être est-ce là la raison qui permet à Alocco de revisiter ses anciens poèmes et de les insérer – tout ou parties – dans ses œuvres nouvelles, comme dans son Laërte par exemple.

Raphaël Monticelli
Il serait intéressant d’étudier la façon dont certaines techniques employées en littérature ont été importées en peinture par Marcel Alocco ; ça peut être le travail de Joyce ou celui de Pound, cherchons aussi parmi les écrivains du cut up , ces techniques du texte découpé remonté, qui ne sont du reste pas loin non plus des techniques surréalistes, dans lesquels on a des agencements aléatoires d’éléments prédéfinis d’une écriture…

Alain Freixe
D’une pratique impersonnelle, objective de la littérature à la peinture d’Alocco la voie est bonne comme tu le proposes. Ce risque de l’illisibilité qu’encourent en toute conscience certains remuements de langue, je le vois moins à l’œuvre dans les derniers textes d’Alocco que ce soit les poèmes de la Musique de la vie ; le « pastrouil » - tu noteras ce nouveau genre où chacun titube de la langue ! – de La promenade niçoise ; ou le roman Laërte ou la confusion des temps.

Raphaël Monticelli
Voyons cela, justement, la construction d’une œuvre durant un demi-siècle, entre peinture et écriture, et la façon dont prend forme aujourd’hui une œuvre comme le « Laërte ». Tu dirais « écriture re-composée », « ré-apaisée ».
Les écrits d’Alocco dans les années soixante / soixante dix, nous y avons fait allusion, relèvent bien souvent de la recherches : comme ces poèmes auxquels je faisais allusion et dans lesquels les signes de ponctuation prennent une sorte d’autonomie et sont présentés comme s’ils assumaient une fonction signifiante propre. Un rôle de construction plastique. Il y avait là une recherche en écriture qui s’inscrivait dans cette volonté de dé-construire / re-construire le texte, proche, on le voit, de ce qu’il faisait en peinture. Avec des ouvrages comme « promenade » ou le « Laërte », nous serions dans un autre souffle, une autre construction, une autre linéarité moins expérimentale ?

Alain Freixe
Ni le Laërte, ni La promenade niçoise ne relèvent des pratiques scripturales des années 70, ni de celles que l’on peut voir à l’œuvre aujourd’hui chez de jeunes auteurs comme Nathalie Quintane, Patrick Wateau ou Emmanuel Laugier pour ne citer que quelques noms. Je dirais que le lecteur traditionnel se retrouve avec plaisir dans La promenade niçoise comme dans le Laërte, mais pour être vite confronté à ce passant qui affirme « je marche. Je pense ». A suivre, donc…et tu l’imagines, son pas est alerte !

Raphaël Monticelli
il y a aussi chez Alocco, tout le long de ces cinquante années une sorte de conquête des textes anciens et des mythologies. L’artiste très « moderniste » des années soixante, qui refusait les références explicites aux classiques et à l’antiquité, dans une posture assez proche de celle des dadaïstes ou des futuristes, va intégrer de plus en plus de références antiques, classiques, bibliques, jusqu’à intituler un de ses romans, « Laerte »…

Alain Freixe
Oui, c’est le père d’Ulysse, c’est vrai…Mais il est également l’homme d’aujourd’hui. Il tourne dans son « il(e) », Ithaque, comme en lui-même, en quête d’un certain ordre intérieur qui toujours lui échappe. C’est là que les mots de « confusion des sentiments », qui appartiennent en propre au titre, sont intéressants car ils font signe vers une confusion des voix et donc des temps : temps du mythologique, temps de l’histoire, temps de la mémoire personnelle toujours lacunaire.

Raphaël Monticelli
Voilà une référence qui fait écho au sous titre de son premier roman « Au présent dans le texte », et au mélange des images et des références dont nous avons parlé.

Alain Freixe
Laërte, c’est la figure du père mais d’un père sans pouvoir, d’un père blessé. Ce « témoin boiteux d’un passé indécis » est un boiteux des pieds comme de la langue ! Il nous ressemble, j’insiste avec Alocco qui à la date du 1 mai 1999 écrit dans La musique de la vie : « humain toi aussi tu te nommes pour à jamais Laërte ». Comme lui, nous « (marchons) sur les mots », tournons autour d’un mot qui manque, mot de passe pour le réel. Je crois que c’est cela qui donne à l’écriture de Marcel Alocco cette tension intérieure où l’on pourrait reconnaître quelque chose comme le mouvement même de l’amour : amour de la langue, d’une terre et de la femme.
Ce livre présente à mes yeux quatre caractéristiques. La première tient au brouillage des voix narratives : la confusion des temps s’articule sur la confusion des voix

Raphaël Monticelli
ce qui n’est pas loin de l’accumulation des références dans la première étape du Patchwork.

Alain Freixe
La deuxième, c’est l’insertion… Ce n’est pas tout à fait le cut up dont tu parlais tout à l’heure, c’est l’inclusion, dans ce texte de prose, de fragments de poèmes publiés par ailleurs. Cela me semble renvoyer à une stratégie de nouages, d’un rituel de reprises, de relèves comme je le disais tout à l’heure. La troisième caractéristique, c’est le souci d’une composition qui fasse sens : par exemple, 24 chapitres dans l’Odyssée, 24 dans le « Laerte ». Il s’agit toujours de fragmenter puis de défragmenter, de tenter de mettre un ordre lisible dans le désordre illisible du monde comme il va.
Enfin, dernière caractéristique, l’idée du trajet, cette circulation sur les bords d’une île dont on fait et on refait le tour en se demandant toujours par où l’on passe, comment on s’en sort, où je retrouve le thème de la création en général , celui de la recherche d’une issue possible.

Raphaël Monticelli
Cette description que tu fais du Laërte pourrait s’appliquer à la démarche du Patchwork : accumulation des références, inclusion des différences, souci de la composition, question des limites et de l’issue… Faire œuvre avec le brouillage des temps et des voix.

Alain Freixe
Pour revenir au problème de l’inachèvement… Le plus redoutable, c’est l’immobilité… Il faut continuer à marcher, à avancer, on n’a jamais fini le tour… La sortie, dit Alocco, est miraculeuse… A propos du Laërte, il dit : « Laërte fait une fois encore le tour de son île (…) jeter une fois encore les dés, tenter avec deux dés le 13 miraculeux ».
J’aurais aimé revenir sur une autre élément qui contredit la distance dans l’œuvre d’Alocco. Je fais allusion à un article que tu as signé, concernant les œuvres sur les cheveux –et je sais qu’il t’en a coûté. Tu faisais intervenir Martin Winckler comme l’homme de la solution ou de la bonne piste, pour légitimer cette apparition des cheveux. Ainsi on se retrouvait dans le thème de l’origine, et on comprenait qu’avec cette question des cheveux la boucle était bouclée, y compris plastiquement. J’aurais aimé ajouter une référence : tu te souviens, le Roi Marc... C’est un cheveu qui déclenche tout. C’est le cheveu d’or d’Yseult qui arrive, porté par le vent, et, à partir de ce cheveu, c’est l’histoire de Tristan qui se met en branle. Tristan et Yseult s’ouvre sur la quête du cheveu d’Yseult la blonde. Tout se joue sur cheveu... Tout arrive, à un cheveu près... Et Alocco, en plus, il tresse les cheveux. Tu imagines... Il y a là quelque chose qui se boucle... Ce n’est pas le retour à l’origine où tout se fixe. L’origine, c’est ce qu’on retraverse sans cesse pour pouvoir continuer. Et quand Alocco dit « maintenant j’arrête », on sent qu’en effet, avec cette arrivée des cheveux, quelque chose s’est achevé que toute sa vie créatrice il a cherché à tisser, à couturer, à refiler...

Raphaël Monticelli
Pourtant il a aujourd’hui repris la peinture. Et ce qu’il fait semble tout à fait en dehors de ce que nous avions vu de lui ; pourtant, il poursuit toujours la même piste : il utilise désormais des dessins d’enfant qu’il reproduit en se bornant à doubler leurs dimensions. Il fait avec ces images-là, ce qu’il avait fait, juste avant le Patchwork, quand il avait reproduit sur toile les images de la culture visuelle.

Il ne fait pas de doute qu’il y a chez Alocco un grand souci de l’origine : un peu comme s’il cherchait à réaliser, refaire ou inventer un mythique premier tableau. La série des œuvres réalisées avec des cheveux, va dans ce sens… Le cheveu, comme s’il était l’origine du fil. Et cette mise en ordre des cheveux pour faire tissu, comme si c’était l’image du premier tissu… Et les premières images, d’où nous viennent-elles ? De Mickey et Lascault ou de l’enfance ? Nous voici dans l’utopie d’un antérieur de la culture, ou dans l’exploration de ce moment où la trace commence, chez l’enfant, à installer un espace nouveau : l’espace du signe, en même temps que se structure la maîtrise du langage.
Tu dis que, de l’écriture à la boucle de cheveux, la boucle était bouclée. Ajoutons-y cette phase d’après la fin : le dessin d’enfant ancre désormais le travail d’Alocco dans un autre avant de la peinture et de l’écriture, comme s’il se remettait à la recherche de l’origine commune et sans doute oubliée.
Je ferais bien référence à nouveau au récit : « au présent dans le texte »...

Alain Freixe
Je suppose que tu penses aux dernières lignes de la préface « poésie, simplement la ficelle, peut-être, qui fait parler les amnésiques ».

Raphaël Monticelli
oui, c’est ce à quoi je pensais… Et, pardon pour le jeu de mot facile, c’est la le fil conducteur d’une oeuvre qui se donne forme, dans la déchirure, le patchwork, le détissage, la couture, le cheveu, à la recherche de l’enfance engloutie.

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