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RAPHAËL MONTICELLI

2004 - Guetteur de ce qui nous doue de lointain
© Raphaël Monticelli , Alain Freixe
Publication en ligne : 10 novembre 2004
Artiste(s) : Alocco

Cet entretien est paru dans le numéro spécial de la revue Nu(e) consacré à Marcel Alocco.

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POUR SERVIR DE CONCLUSION…
CETTE BEAUTÉ QUI NOUS DOUE DE LOINTAIN

Alain Freixe
J’aimerais bien rajouter une dernière chose : une fois tout ça mis en place, Raphaël, eh bien, Alocco, c’est beau, quand même, non ? Ou si tu préfères, et la beauté dans tout ça ? Tout ça, cette « œuvre ouverte », ça ne produit pas que des effets de joliesse, tout de même ! On prend de la distance, on travaille, on construit, et ce que l’on produit, in fine, ça a quand même quelque chose à voir avec la vieille notion de beauté... oui ou non ? Je sais que Marcel Alocco récuse cette notion de beauté, mais le fait s’impose : quand on est devant les Patchworks et que la parole est soufflée, les mots qui viennent spontanément, les premiers mots c’est souvent, et il faut les prononcer en un souffle, d’une seule émission de voix précédée d’une interjection parfois non exprimée : « … c’est beau ! ». Ces mots, si simples, de quoi témoignent-ils ? Harmonie, coloris, surprise, étonnement... je ne sais : il se passe pourtant bien là quelque chose qui m’affecte.
Voilà un thème à quoi il faudrait régler son compte : le beau. Il faudra en parler : on n’est plus dans les années soixante. On a traversé ce désert-là.... et la notion de beau, curieusement, revient, sous la plume, par exemple, de René Char aux moments les plus sombres. Au moment où il devient le Capitaine Alexandre, où il est dans le maquis, apparaît « beauté ma toute droite », ce qui surgit au moment ultime où plus rien ne tient... On ne peut donc pas laisser cette notion comme ça...
Parce qu’il y a une étrange harmonie dans ces oeuvres, il y a un ton, une recherche colorée… Autrement dit… Je ne sais trop dans quelle séduction nous sommes, mais il y a une harmonie des contraires, dans la belle tradition de la philosophie grecque : comment unir les contraires ? Que d’abord chaque terme soit bien contraire à l’autre. Il y a deux types de mélange : ou bien je mêle deux éléments pour en précipiter un troisième, ou bien je prends deux éléments qui restent bien deux… C’est le vieux polémos grec de la lutte entre les contraires : au lieu de se diluer, chaque unité demeure bien distincte. Dans un cas on obtient un rose, dans l’autre un rouge qui crie fort sur le blanc, et nous sommes chez Perceval face à ses trois gouttes de sang sur la neige. L’idée, c’est que pour que ça vibre le rouge doit rester rouge et le blanc doit rester blanc. Si le mélange c’est la confusion, ce n’est pas bon…

Raphaël Monticelli
Mais quand il met un sous-titre Alocco parle de la « confusion »

Alain Freixe
Oui… Mais peut-être lutte-t-il contre cette confusion. Le danger, c’est la confusion et toute la pratique consiste à éviter confusion… Toute pratique artistique c’est de résister à la confusion. C’est le plus facile, la confusion, notre spontané. Ce mauvais mélange, c’est la confusion, c’est cette « confusion des sentiments » dont parle Stefan Zweig. Et ces cheveux qui t’ont tant troublé, ces cheveux tissés, est-ce qu’ils produisent de la confusion ?
Le mélange, c’est quand la neige n’est plus neige et que le sang n’est plus sang, reste une boue rose sale. Et ça, ça n’est pas Alocco.

Raphaël Monticelli
Bon… Je voulais en effet venir moi aussi sur cette question de la beauté. Mais auparavant, je voudrais dire que je suis, depuis des années, d’accord avec Alocco sur cette question : la beauté n’a pour moi de sens et de définition que par rapport à une histoire, des pratiques, des usages sociaux. Je ne me placerai pas sous le regard de l’éternité. Je refuse l’idée d’une beauté intrinsèque et objective. J’en refuse l’idéal.
Ce que j’accepte de prendre en compte, c’est la façon dont une société, à un moment de son histoire construit son arsenal esthétique. Elle le fait à partir de paramètres très nombreux qui vont de la façon dont se vit, se dit, se partage l’expérience de la naissance et de la mort, celle du corps, de la reproduction, du sexe, de l’œil, du regard, du savoir, de l’autre, et la conscience qu’on en a et les modalités par lesquelles passe cette conscience… Entrent dans cette construction les approches que les hommes d’une civilisation peuvent avoir des formes du monde qui les entourent et qui semblent plus ou moins leur échapper, et la connaissance qu’ils ont de la raison de ces formes. Les habitants du Sahara ne peuvent pas avoir la même esthétique du sable que ceux de l’Europe du Nord. Et, partant, pas la même construction de la beauté.
Est-ce que la beauté peut cependant être un élément opératoire… Je ne sais donc pas si ce que fait Alocco est Beau ou Pas-beau, ce que je sais c’est que, si la beauté est constituée de l’ensemble formes symboliques nécessaires par lesquelles nous pouvons voir, sentir et penser notre présence au monde, alors, nous sommes condamnés sans trève à enfanter de la beauté... Nous sommes condamnés à mettre au monde des objets dans lesquels nous pouvons nous voir, nous reconnaître, inventer de la distance et la proximité, des objets qui nous permettent de nous penser et de nous sentir au monde. C’est sans doute ça que nous nommons « beauté » , c’est ce que nous sacralisons, séparons, fétichisons, disons « beau »… La question que je poserais alors n’est pas de savoir si ce que fait Alocco est « beau », mais si les objets qu’il produit nous aident à comprendre le monde…

Alain Freixe
C’est ce que tu proposais quand tu disais qu’Alocco nous donnait une « redéfinition de la beauté »…

Raphaël Monticelli
Je disais qu’Alocco fait partie de ces artistes qui nous proposent une redéfinition de la beauté… « J’ai assis la beauté sur mes genoux…

Alain Freixe
… je l’ai trouvée amère, je l’ai injuriée… »

Raphaël Monticelli
Il est de ceux qui nous disent que la beauté n’est jamais donnée, qu’elle est à construire, sans cesse, à redéfinir, pour donner à l’œil et au regard un autre système de références et de valeurs.. Oui, Alocco est « créateur », et on ne peut être créateur que ... de beauté ? Un créateur intègre dans notre champ sensoriel, dans notre expérience sensible, dans nos capteurs du monde, de la beauté possible… Il a fallu des millénaires pour que les sous-bois et les coucher de soleil deviennent beau, il a fallu les humaniser, les apprivoiser, les pacifier, les pacifier… Toutes ces choses sont effrayantes avant d’être belles… Et nous sortons la beauté de ça : d’une maîtrise apaisée du réel…

Alain Freixe
Et un jeu avec l’effrayant…

Raphaël Monticelli
Forcément… Je suis fasciné par ces écrivains, ces peintres, ces musiciens qui cherchent à apprivoiser ce monde si peu aimable dans lequel nous sommes. Alocco fait partie de ces gens qui nous y aident et qui nous aident à survivre à « l’invasion des images » dont parle Michel Butor… Comment résister à l’invasion de ces images : ce qui a été bouleversé, c’est leur statut, en même temps que le statut de l’écrit, de la parole même. L’imagerie de notre civilisation a été absolument remise en cause cette dernière centaine d’années et, en même temps qu’elle, tout notre système de représentation du monde. Comment allons nous vivre avec l’omnipotence de l’image ? Il y a deux vieux mots dont nous nous servions dans la philosophie, la théologie, les sciences, et dont l’usage aujourd’hui doit nous faire bien réfléchir : « Logos » est le premier. « Icône » est le second… Nous ne disons plus guère le « Logos », mais nous suremployons les « logos »… C’est dire à quel point nous subissons l’invasion.
Alocco fait partie de ces gens qui prennent à bras le corps ce problème-là, qui cherchent, en effet, à nous donner des repères nouveaux dans la confusion des images… Ils nous rend Mickey et Lascaux, en même temps, comme nous le vivons, et Matisse et Cranach et le logo des PTT, comme nous le vivons ; et, avec cette confusion que nous vivons, il fait œuvre, c’est à dire, comme tu l’énonçais justement, qu’il nous propose un lieu de la confluence de ces contraires-là… En même temps, il produit des mythes nouveaux ; mythes de l’origine de la peinture et de l’art dans lesquels le corps se trouve paradoxalement réinvesti : dans le fil, la couture, le détissage, les cheveux qu’il tisse et dont il fait –symboliquement- le tissu d’origine… Si en effet nous créons quelque part de la beauté en ce monde, c’est dans des pratiques de cet ordre-là. Alocco ne nous donne pas la beauté des choses, ne nous dit pas la beauté du monde, il est en train de nous fabriquer la beauté dans notre regard.

Alain Freixe
le cheval de Lascaux à Lascaux, il ne doit pas être vilain…

Raphaël Monticelli
Il est désormais interdit aux regards et nous n’en voyons plus que des reproductions… Du reste, il n’y a pas de « Cheval de Lascaux » dans l’œuvre d’Alocco, il y a quelque chose qui se proclame « image » – et pas même techniquement ressemblante ; en l’employant Alocco cherche à refonder comme beauté pour notre œil d’aujourd’hui ce que sans doute la conscience préhistorique ne pensait ni comme beauté ni comme art. Alocco refonde la beauté de Lascaux dans son actuel dialogue avec Mickey.

Alain Freixe
la boucle est presque bouclée… pour moi, il n’y a pas d’image sans distance. Le drame des images contemporaines, c’est qu’elles suppriment la distance. Si l’image ne crée pas du lointain, si ça se donne pour de la réalité, c’est l’obscénité absolue. Le problème des images et de leur invasion aujourd’hui c’est qu’elles ne se donnent plus comme images mais comme réalité. L’image de l’art, c’est celle qui nous « doue de lointain »… Non pas celle qui nous rejette, mais celle qui nous met à bonne distance des choses et nous permet de voir. Pour mettre cette distance, Alocco a aujourd’hui besoin de reprendre la toile, de la déchirer, sans quoi, il ne la doue pas de lointain. Il y a de la beauté parce que… on a le souffle coupé avant que ne reviennent les mots ;
Il y a cette définition de Borgès : « la beauté c’est l’imminence d’une révélation qui ne se produit pas », et Alocco dit que, son « Laërte », c’est plein de guetteur et de sentinelle…. il y a cette imminence de la révélation Laërte c’est le guetteur qui guette le moment où l’on pourra passer, le moment de la beauté…
Oui. La beauté c’est ce qui est capable de nous donner du loin quand tout nous force à nous coller aux choses… Et nous retrouvons la distance initiale fondatrice d’humanité.


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