Accueil > Les rossignols du crocheteur > ALOCCO, Marcel > 2004 - Guetteur de ce qui nous doue de lointain
RAPHAËL MONTICELLI
Cet entretien est paru dans le numéro spécial de la revue Nu(e) consacré à Marcel Alocco.
Mettre l’art à distance
Raphaël Monticelli
C’est ce même recul qu’il rencontre dans le mouvement Fluxus : si ce que propose alors Alocco n’est alors pas toujours significatif des « events »-Fluxus, son attitude relève bien de ce mouvement, avec des modalités plus littéraires que celles d’un George Brecht, d’un Filliou ou d’un Ben. Il s’engage dans le mouvement Fluxus en raison de la critique qu’il permet et de l’humour qui le traverse.
Evidemment ce sont là des pratiques qui mettent à mal la psychologie, l’épanchement et le pathos. L’intérêt de ce qui se met alors en place dans le travail d’Alocco, c’est bien cette distance qui s’ancre dans une exigence théorique, se donne forme dans l’art d’attitude de Fluxus, et se développe dans son goût pour la réflexion sur les faits de l’art.
Alocco vient de la littérature, il est de formation universitaire ; dans le tout début des années 60, il lance et anime « Identités » une revue où il publie à la fois des textes littéraires, et des approches critiques de la littérature et de l’art. C’est notamment sous sa plume que l’on pouvait lire aussi bien une analyse de l’oeuvre de Dadelsen ou de Claude Simon, que de l’école de Nice...
C’est cette même attitude qui se retrouve dans son travail plastique. Lorsqu’il va développer ses procédures plastiques, Alocco va chercher à installer la plus grande distance entre le peintre et ce qu’il va peindre : il va multiplier comme à plaisir les intermédiaires entre lui et la toile, entre la main qui peint et l’oeuvre achevée.
Pour explorer et apprécier cette distance dans le travail plastique d’Alocco, il faut bien se rendre sensible à ce qu’est la situation habituelle, traditionnelle, du peintre, et à la charge historique, symbolique et affective des outils, matières et procédures de la peinture. Il faut aussi la percevoir dans son contexte, parmi l’ensemble des démarches qui se développent en mettant à distance la tradition picturale.
Déplacer un pinceau ou un crayon sur une toile ou un papier, voilà ce qui est traditionnellement perçu comme la moins grande distance possible entre l’artiste et l’œuvre. Un pinceau, ça n’est pas n’importe quel ustensile. Dans son nom même, c’est un petit sexe ; il devient très aisément un objet fantasmatique, dans sa forme, ses constituants, son emploi, ses effets… La toile non plus n’est pas un objet neutre. Elle n’est pas simple support matériel à des traces. Elle se tient tout à la fois au plus près de notre corps –par sa proximité avec le drap et le vêtement, comme par son statut de peau métaphorique- et, selon ses dimensions, au plus près de nos habitats –historiquement, la toile du peintre, c’est un mur facile à transporter- ou de nos espaces d’intimité…
Alocco fait partie de ces peintres qui installent entre la main, le pinceau, la toile, la peinture, toutes sortes d’intermédiaires. Il travaille par exemple à la bombe, au pochoir, ou à l’empreinte. Mettant la couleur d’abord sur une forme en carton avant de reporter la forme sur la toile. Il récupère parfois des tissus et les intègre tels quels. Il met ainsi en place des procédures plastiques qui installent de la distance dans la relation traditionnelle entre le peintre et l’œuvre.
Il participe de cette façon au mouvement qui traverse tout le Xxème siècle et qui met en cause la posture traditionnelle du peintre. Il rencontre des pratiques plastiques comme celle d’un Klein lorsque celui-ci, par exemple, met en place la série des anthropométries ou de Pollock qui fait entrer le dripping dans les modalités de la peinture, d’un Duchamp qui fait entrer au musée l’art « déjà fait » par l’industrie, ou d’un Sol Le Witt qui se borne à communiquer à ses collectionneurs le mode de réalisation de l’œuvre –purement conceptuelle- qu’ils ont acquise.
Alocco participe ainsi d’une approche de l’art qui a des racines profondes dans les cent dernières années et qui construit un statut nouveau de l’artiste : non pas le créateur impliqué qui tire quelque chose de rien ; mais l’organisateur ou le ré-organisateur des données du réel.
Dès le moment où il peint, où, d’une manière ou d’une autre, il laisse des traces sur une toile, Alocco se met donc dans la distance. Mais il n’en reste pas là : la toile une fois peinte, il revient sur elle pour la déchirer, comme il y reviendra aussi pour l’effiler... Mais il ne laisse pas non plus en l’état la toile déchirée : il va la re-composer et la recoudre, c’est ce qui va donner le Patchwork… Il y a donc bien toute une panoplie et toute une série de procédures qui mettent sans cesse plus à distance l’objet artistique en cours d’élaboration.
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