Accueil > Les rossignols du crocheteur > ALOCCO, Marcel > 2004 - Guetteur de ce qui nous doue de lointain
RAPHAËL MONTICELLI
Cet entretien est paru dans le numéro spécial de la revue Nu(e) consacré à Marcel Alocco.
Alocco, la fonction critique…
Raphaël Monticelli
Nous avons vu bien des facettes d’Alocco, il faudrait maintenant passer à la critique… Il est à la fois critique littéraire et artistique….
Il faut remarquer d’abord que Alocco a mis en avant un grand nombre de démarche, et qu’à sa façon il a été un découvreur. Un découvreur d’écrivains d’abord. Il a été le premier à parler d’auteurs comme Biga ou Jean-Pierre Charles et l’un de ceux qui défendaient, dans les années 60, dans sa revue « Identités », l’œuvre d’un Dadelsen ou d’un Claude Simon. « Identités » est aussi une des premières revues a avoir défendu l’école de Nice, à avoir parlé de Ben. Tout le long de sa carrière, apparaît son intérêt pour les jeunes écritures et les jeunes pratiques de l’art, et encore aujourd’hui. En même temps c’est quelqu’un de critique et même d’acerbe, qui peut avoir la dent très dure tout en pratiquant cette indéniable générosité du regard…
Alain Freixe
et intervenant dans des revues à large diffusion, comme La strada, il a cette volonté de diffusion massive, cette volonté de vulgarisation, comme cette anthologie qu’il m’avait proposée pour le Patriote Côte d’Azur, qui malheureusement n’a pas pu se poursuivre au-delà de la troisième livraison. Cette attitude n’est-elle pas contradictoire avec la distance que nous évoquions tout à l’heure ?
Raphaël Monticelli
C’est une volonté pédagogique… Il prétendait du reste, dès les années 70, que le peintre devait être le pédagogue de son propre travail, que s’il ne se soumettait pas à cette exigence, personne d’autre n’aurait pu le faire à sa place… Retenons ce souci de faire savoir… Et creusons ses approches critiques, sa façon d’approcher la lecture critique en littérature, par exemple. Je pense aux critiques extrêmement dures qu’il avait à l’égard de certaines formes poétiques…. Je songe à sa mise en cause de la poésie « paysanne » ou « rurale » qui s’en va chercher ses images dans un fonds terrien dépassé… Dès les années 60, il se positionnait ainsi clairement du point de vue idéologique et thématique… ça renvoie à ce que je disais plus haut de ses référents dadaïstes et futuristes qu’il retrouve dans l’expérience de Fluxus, de son soubassement avant-gardiste qu’il partage avec tous les artistes de l’école de Nice. Me revient en mémoire cet article où il dit « ne pas beaucoup aimer ce paysan amidonné »… Guy Chambelland… L’école de Nice est une école de l’urbanité… Marcel Alocco est, en ce sens, à la recherche des problématiques de la ville.
Il y a aussi, dans les attentes du critique, tout ce qui est de l’ordre de la nouveauté. Marcel Alocco, c’est une curiosité toujours en éveil qui cherche constamment à être sollicitée, surprise. Lorsqu’il s’en va chercher des artistes ou des écrivains, ça n’est pas pour admirer des savoir-faire et des maîtrises, c’est davantage pour y recontrer des ruptures. Alocco me semble ainsi être un critique de « la vulgarisation de ruptures », et, en ce sens, il est particulièrement « école de Nice ».
Alain Freixe
Ces deux termes sont importants et pertinents pour les approches d’Alocco : vulgarisation et rupture. Je relève la formule, elle est très juste. Ajoutes-y la générosité : il donne des pages à des revues pas toujours très bien diffusées – comme le sont malheureusement souvent les revues ! - et dont on ne sait jamais chez qui elles tombent.
Raphaël Monticelli
Enfin, il y a, chez Alocco critique, un positionnement sur des principes. Principe de l’urbanité, de la modernité, de la rupture, de la surprise, de l’inattendu. On pourrait reprendre les critiques d’Alocco et s’interroger sur la cohérence de son regard critique. Il y a sans aucun doute là beaucoup à apprendre sur une « esthétique au quotidien ». J’ai entendu un critique niçois défendre l’idée que, dans sa déontologie, dont il disait qu’elle était partagée par ses confrères, l’un des principes était de ne pas parler de ceux qu’il n’aimait pas. Ça n’est pas l’attitude de Marcel Alocco. Quand il n’aime pas une œuvre, il en parle aussi. Dire « ne pas aimer » ne signifie pas, pour Alocco, ne pas être séduit, ou ne pas éprouver d’émotion. Ne pas aimer, c’est extimer que que l’œuvre n’apporte rien, qu’elle ne s’inscrit dans aucune rupture…. Je me rappelle la critique qu’il avait adressée aux premiers numéros de la revue Nu( e) : il dressait la liste des auteurs que présentait la revue et concluait en la félicitant de ses choix en faveur de la jeunesse et des nouvelles écritures. Sur le mode de l’ironie qu’il affectionne, il mettait en cause ce qu’il percevait comme une insuffisance de la revue.
Alain Freixe
Serait-ce défendre la revue Nu( e) que de dire que nous ne sommes plus, peut-être, dans un temps où les revues sont les creusets de la création….
Raphaël Monticelli
Pourtant, il reste des revues qui remplissent ce rôle… Et Alocco a été lui-même un homme de revue
Alain Freixe
à une époque où les revues étaient liées aux avant-gardes ; maintenant, on est plus dans la garde que dans l’avant-garde…
Raphaël Monticelli
Identités, intervention, Open… Il aussi dynamisé la revue du CRIA, participé à celle de Lieu 5…
Alain Freixe
Oui, c’était les années de Tel quel, La Nouvelle Critique, Change, Scription Rouge, Digraphe, Poétique, Gramma, Manteia, à Marseille, Encres vives, qui n’était pas Encres vives d’aujourd’hui, à Toulouse, et tellement d’autres que j’oublie, ça foisonnait alors… Et Alocco est sans doute resté fidèle à cette nécessité de revue qui soit du côté de la création… Mais aujourd’hui, les revues que je peux connaître ne remplissent plus tout à fait ce rôle. Si création il y a, c’est plutôt du côté d’internet avec des sites comme remue.net, Inventaire/ invention.com …et bientôt, je l’espère, Amourier.com. Ce qui est important, c’est la vulgarisation des ruptures… Il est sûr que quand il ne trouve pas les ruptures, quand il se retrouve face à des frontons qui donnent un savoir sur un poète connu, il est moins à son aise.
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