Accueil > Les rossignols du crocheteur > ALOCCO, Marcel > 2004 - Guetteur de ce qui nous doue de lointain
RAPHAËL MONTICELLI
Cet entretien est paru dans le numéro spécial de la revue Nu(e) consacré à Marcel Alocco.
Séparer, réunir, déchirer, coudre : composer
Je reviendrai tout à l’heure pour nuancer ce point de vue. Auparavant, il y a une autre idée à développer concernant la déchirure et le patchwork ; ça concerne la composition.
La première étape du travail d’Alocco consiste bien à mettre ensemble des images disparates. Selon quelles règles ? Savoir quelles images est important ; savoir comment on va les disposer sur la toile l’est encore plus… On voit bien à quels problèmes un peintre peut se heurter : mettre ensemble des images disparates en suivant des règles de composition et ou de lecture ça aboutit très vite à de la narration, à du jeu, à de la surprise gratuite ou à de l’ornementation. Alocco se coltine là avec des problèmes que bien d’autres, dans les arts plastiques comme dans la littérature ou la musique, ont eu à traiter. Ça concerne par exemple le statut de la référence et de la citation dans l’oeuvre ; je pense aussi au rôle que la BD joue depuis quelques décennies dans les arts plastiques, et qu’il suffise de se référer à la figuration narrative ou au pop art, ou encore à la figuration libre… Je pense encore, par exemple, au statut des signes et traces non culturelles dans l’œuvre : qu’il s’agisse, pour un poète, de la phrase banale entendue dans un café ou de la musique et du rythme de la machine à écrire pour un musicien…
Alocco s’est donc très vite trouvé confronté à cette question : comment mettre ensemble sur un même support des images si éloignées les unes des autres, et faire que ça tienne… Au passage, je note que le couple distance / rapprochement est déjà constitué avant même que ne se mette en place de procédé de la couture.
A vrai dire, quiconque sort d’une école d’art et a un peu formé son œil sait composer. Les règles de la composition traînent dans tous les manuels. Mais, dans le cas d’Alocco, de la même façon qu’il ne « peint » pas un tableau, nous l’avons vu, il n’entend pas non plus le « composer ». Ce qu’il cherche c’est le motif, la raison, le principe qui va lui permettre de réunir les images éparses. Tout le travail du Patchwork, ça aura été ça : le tableau que l’artiste aurait pu composer et dans lequel il ne savait pas justifier en vertu de quelle nécessité il aurait mis tel élément ici et tel élément là, s’il le déchire et s’il le reconstruit aléatoirement, il ne se pose plus le problème de la composition plastique des images sur une toile. Il invente un principe de reconstruction organique de la toile elle-même, porteuse de traces et de signes qui vont jouer entre eux aléatoirement. En quoi il s’inscrit dans une tradition proche des surréalistes en même temps qu’il installe la distance la plus grande entre l’artiste qui œuvre et le résultat qu’il obtient.. Il ne fait guère de doute que c’est ainsi une façon de trouver une plus profonde modalité d’inscription.
Alain Freixe
Mais est-ce vraiment le hasard qui bat les cartes ? Il y a bien un moment où la main prend le tissu ; ce carré ou ce rectangle va être positionné, là, comme on vient d’en décider...
Raphaël Monticelli
une chose est sûre : le positionnement des morceaux de tissu ne résulte pas de l’application d’une technique connue ou d’un mode connu de composition. Autre chose sûre : la composition ne résulte pas d’une volonté de séduction a priori, et elle n’obéit pas d’abord à l’affect.
Alain Freixe
Peut-être faudrait-il insister davantage sur la façon dont la couture abolit la distance entre l’artiste et l’œuvre. Parce qu’enfin, Alocco ne fait coudre ses Patchwork par personne d’autre. Et il se fait photographier en train de coudre. C’est une responsabilité cette couture…. Et on devrait pouvoir étudier l’investissement physique et intellectuel qu’elle représente… Il y a le fait de tenir l’aiguille, de s’assimiler à je ne sais quelle parque. Il y est pour le coup…
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