Accueil > Les rossignols du crocheteur > ALOCCO, Marcel > 2004 - Guetteur de ce qui nous doue de lointain
RAPHAËL MONTICELLI
Cet entretien est paru dans le numéro spécial de la revue Nu(e) consacré à Marcel Alocco.
Construire un lieu des convergences
Alain Freixe
C’est manifeste. Alocco se pose comme « mescla », ce lieu où ça converge, où les rivières arrivent, se rejoignent et mêlent leurs eaux. J’ai dû lui dire un jour qu’ « être du parti d’Homère », comme il le proclame à plusieurs reprises, c’est être du parti de ceux qui tricotent les mailles de leurs filets afin de retenir, comme il l’écrit dans son Laërte , ce qui s’agite dans le continu des eaux ». Alocco cherche à s’établir dans le lieu de convergence parce que c’est là qu’on peut tenter de retenir quelque chose. Il y a à la fois cette volonté d’expansion et de retenir… Pour moi, c’est ça la couture. D’où cette idée : il faut que je tisse, que je trame, ces cheveux, toutes ces choses, il faut que je tienne, il faut que ça tienne. Comment dans le mesclun, il faut qu’elle tienne cette salade.Qu’elle soit présentable.
Raphaël Monticelli
Ou encore, il s’agit de constituer un lieu de convergence. Le mélange, c’est bien ce qui donne tout à la fois, la distance et l’impossible rassemblement.
Alain Freixe
Et si dans ce lieu des confluences, tout ensuite s’écoule, demeurent au moins comme pris à même leurs écumes les remous.
Raphaël Monticelli
Cela dit, je reviens à la couture…
Alain Freixe
Comme s’il fallait construire, bâtir : si je prends une toile et si je la déchire –tu as écrit sur l’acte de déchirure des choses très précises : il ne déchire pas n’importe comment...
Raphaël Monticelli
oui, déchirer, c’est forcément dans le droit fil ; il ne découpe pas avec des ciseaux…
Alain Freixe
et ça produit des effilochures, ensuite il va rabouter tout ça, le recoudre, en fonction de choix, et surgit là l’idée de la composition, de la construction : il s’agit de bâtir un tissu –on n’est pas loin du texte : étymologie facile et connue- Il y a bien cette idée-là : ne pas s’en laisser compter par l’immédiat. Recomposer, retravailler, voilà qui conduit aussi à l’idée de maîtrise : savoir ce qu’on fait au moment où on le fait... tu te souviens de ces vers de Rimbaud, dans « Ce qu’on dit au poëte à propos de fleurs » : « O blanc chasseur, (…)/ (…)/ Ne peux-tu pas, ne dois-tu pas / connaître un peu ta botanique ? » . Et bien, quand, ayant déchiré Alocco recoud, il se donne les moyens d’être au plus près de savoir ce qu’il est en train de faire. Au plus près de sa pratique.
Même s’il a amplement parlé de ces « débordements de la peinture », il se donne toujours le moyen de ne pas se laisser déborder par sa propre pratique : c’est ainsi que je lis ce retour constant au matériau, ce travail qui se tient au plus loin de l’immédiat et des effets de l’immédiat. puisqu’il y a besoin de re-travailler, de re-prendre, de re-constituer.
Raphaël Monticelli
La couture est donc doublement cette antithèse de la distance dont nous parlions : d’une part elle est là pour faire en sorte que fassent un tout des éléments qui sont d’abord perçus comme disparates ; d’autre part, tu le notais, elle permet le réinvestissement de l’artiste dans l’œuvre, et son réinvestissement en temps passé, et en contact physique direct avec la toile.
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